CERIUM - Centre d'études et de recherches internationales
  2 novembre 2009
Imaginer l’après-crise

Avant propos :
L’urgence d’agir, l’importance du moment

« Il ne faut jamais gaspiller une bonne crise. » Le mot est de Rahm Emmanuel, le chef de cabinet de Barack Obama. Destructrice, la crise lézarde le système qui l’a engendrée. Une solution est de colmater les brèches et de relancer, inchangée, la machine — jusqu’à la prochaine crise. L’autre est au contraire d’ouvrir ces brèches pour réorganiser durablement le réel, changer non seulement le fonctionnement mais les logiques d’action de l’économie,pour obtenir une organisation nouvelle, meilleure, à tout le moins mieux adaptée à l’époque.

Voilà pourquoi la sortie de crise est le plus précieux des moments historiques. La force d’inertie est momentanément affaiblie, la capacité de changement momentanément décuplée. Les décisions prises pendant cette période auront des conséquences pour toute l’époque qui s’ouvre. Le chemin emprunté, parmi tous ceux qui deviennent à ce moment possibles, l’intensité impulsée au mouvement, timide ou vigoureuse, la vitesse d’introduction du changement, les choix de continuité ou de rupture : autant de choix qui façonneront pour des décennies l’avenir du genre humain.

Les Chinois, joueurs essentiels du nouveau siècle, peuvent exprimer le mot « crise » en deux idéogrammes distincts. Et le choix de l’idéogramme en dira davantage sur l’interlocuteur que sur son sujet.Le premier signifie « danger ». Le second, « opportunité ». La crise entamée en 2008 du capitalisme financier, puis du capitalisme tout entier, se superpose à la crise écologique latente, celle d’une marche pour l’instant à peine freinée vers un réchauffement irréversible de la planète qui causera d’importants bouleversements. Si leur coût risque d’être élevé dans les pays du Nord, c’est une effroyable misère humaine qui pourrait survenir dans les plus pauvres des pays du Sud. Le réchauffement climatique pourrait jeter un milliard de réfugiés sur les routes.

Les décisions qu’auront à prendre les peuples et leurs décideurs au cours des cinq prochaines années sont donc encore plus lourdes de conséquences que celles qui attendaient leurs prédécesseurs au lendemain de la crise de 1929. On a écrit « les peuples et les décideurs », tant il est vrai que les changements à venir sont tributaires au moins autant de la volonté populaire, exprimée aux urnes, dans la rue, dans les organisations et dans les enquêtes d’opinion, que des rapports de force au sommet et des habiletés et des convictions de ceux qui, en définitive, signeront les traités et voteront les législations. Encore davantage que lors de la dernière grande dépression, le changement ne se fera pas que du haut vers le bas. La multiplication, pour ne pas dire le foisonnement, des expériences alternatives de vie, d’échange, de commerce, de développement durable, d’organisation locale, fait de la présente sortie de crise une expérience inédite. On ne sait si les changements locaux auront la force d’inspirer, d’aiguillonner, de moduler ou de forcer les changements nationaux et mondiaux, ou si de l’après-crise sortiront deux univers parallèles : le retour à un capitalisme à peine mieux encadré d’une part, la progression lente mais significative d’une contre-culture économique et sociale d’autre part. Un autre monde serait non seulement possible mais présent. Simplement, il ne serait pas le monde entier.

La crise actuelle n’est évidemment pas la première à poser des défis tant mondiaux que nationaux. Elle est cependant la première à se déployer alors que les nations possèdent à un tel degré des outils de gouvernance internationaux et ont la capacité, et parfois la volonté, d’en inventer de nouveaux adaptés aux besoins. L’irruption du G20 au centre de la toile mondiale du pouvoir en est l’éclatant exemple. Point de départ encourageant mais insuffisant, il demande réflexion et action pour adapter la gouvernance aux décisions urgentes qui s’imposent aujourd’hui.

Ce livre a la modeste ambition de contribuer à ce débat, en présentant les réflexions d’une douzaine d’intellectuels, spécialistes et acteurs de la chose publique. Tous indépendants d’esprit, ils partagent une volonté de rendre le monde plus juste, plus équitable, plus durable. Ils sont ancrés à gauche. La crise les force à actualiser des principes souvent anciens, à combiner ceux-ci avec le nouveau défi écologique, et de proposer tantôt des analyses, tantôt des propositions, en phase avec le présent et l’avenir proche.

Aucun changement ne tient s’il n’est fondé sur une bonne lecture du réel.Le livre s’ouvre par une analyse de la crise de l’ancien premier ministre socialiste français, M. Lionel Jospin. Dans un texte à la fois limpide et ambitieux, il éclaire les causes historiques de la crise financière, décrit l’hypertrophie qui précède le point de rupture. Il critique ensuite les politiques de sortie de crise proposées par les décideurs du G20. Finalement, il propose des pistes précises pour les décisions à venir.

Le texte de M. Jospin fut d’abord présenté sous forme de conférence à Montréal en avril 2009, lors du cinquième anniversaire du Cérium, le Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal. Le lendemain, les auteurs de ce livre se réunissaient en sa présence pour analyser avec lui la crise, son impact sur la gauche, sur la gouvernance, et discuter des pistes de solution. C’est de ce fructueux séminaire que ce livre est né, les auteurs ne prenant chacun la responsabilité que de leur propre contribution.

Après l’entrée en matière de l’ancien chef des socialistes français, nos auteurs se penchent sur les rapports entre la crise et la pensée économique. Éric Montpetit, directeur du Centre de recherche sur les politiques et le développement social de l’Université de Montréal, qui a coorganisé le séminaire, écrit que la crise remet en question les prescriptions de politiques des économistes, pourtant forts écoutés des décideurs. Il avance que la dérive économiste a chassé de l’analyse des décideurs les variables pourtant essentielles de la psychologie, de la sociologie et de la science politique, et d’autres outils de compréhension de l’activité humaine. Il plaide en faveur de politiques publiques qui, sans ignorer les déterminants économiques, prennent durablement en compte la complexité de l’être humain et de la vie sociale.

Gilles Dostaler, historien de la pensée économique, soutient que Keynes était lui-même particulièrement attentif à la complexité de l’être humain et de la vie sociale. Inspiré par d’éminents psychologues, philosophes et sociologues, Keynes refusait toute solution universelle aux crises économiques, y compris la solution dite keynésienne. Cela amène Dostaler à conclure que ceux qui prônent un retour au keynésianisme comme stratégie de sortie de crise ne peuvent qu’en avoir une compréhension déformée, plus radicale que la vision de Keynes lui-même. Les analyses fines des textes de Keynes auxquelles Dostaler se livre montrent que l’économiste prônait des solutions de sortie de crise inscrites dans le contexte particulier de chaque crise. En d’autres termes, si Keynes était toujours vivant, il rejetterait sans doute un keynésianisme générique comme stratégie de sortie de crise.

Selon Martial Foucault, professeur d’économie du secteur public, la sortie de crise comme l’après-crise viendront toutefois confirmer le rôle essentiel de l’État dans l’économie. Le retrait des États au nom de l’efficience du marché, qui est survenu dans plusieurs pays depuis les années 1980, est en partie responsable de la crise. Et cette erreur est largement admise, à preuve l’unanimité des gouvernements de gauche et de droite en faveur d’un retour de l’État pour redresser les économies. La crise ayant montré les limites des solutions marchandes aux problèmes collectifs, ce retour de l’État risque d’être durable.

La crise semble donc confirmer les appréhensions de la gauche à l’égard du libéralisme économique. Celle-ci devrait donc avoir un avantage politique sur la droite et l’aider à prendre le pouvoir là où elle ne l’exerce pas. Dans une telle éventualité, la responsabilité de définir l’après-crise appartiendrait à la gauche, permettant à celle-ci de façonner le monde comme elle l’entend. Analyse utopique ou réalité ? Le politologue George Ross et le mathématicien et traducteur Arthur Goldhammer, tous deux invités à participer au séminaire par le Centre d’excellence de l’Union européenne (CEUE), abordent cette question en traitant du rapport de la gauche à la crise. Concentrant son analyse sur l’Europe, Ross soutient que la gauche se porte mal, que la crise ne semble pas l’avantager, sa capacité d’en profiter étant faible. En effet, les partis de gauche ont de la difficulté à unir leurs efforts au niveau de l’Union européenne, palier qui ne peut plus être ignoré lorsqu’il s’agit de développer des politiques de sortie de crise ou d’après crise. Aussi, affirme Ross, la crise complique le renouvellement du programme de plusieurs partis de gauche européens, qui avaient plus ou moins endossé les préceptes du libéralisme économique au cours des dix dernières années.

Le portrait de la gauche n’est apparemment guère plus reluisant du côté américain. En effet, Arthur Goldhammer affirme que le Parti démocrate est un parti d’élite plus qu’un véritable parti de gauche, et ce, depuis plusieurs années. Il ne constitue donc pas une source d’idées dont pourrait s’inspirer la gauche européenne. Et la présence d’Obama ne change rien à cette donne. Si son élection est en partie attribuable à la crise, elle ne l’est pas par l’entremise d’un renouvellement du programme des démocrates. Selon Goldhammer, le succès d’Obama tient à une attitude de compromis plus qu’à des idées, ce qui pourrait décevoir bien des partisans de la gauche.

Selon Pascale Dufour, spécialiste des mouvements sociaux, le renouvellement des idées de gauche risque de passer moins par les partis établis que par un élan provenant de la base des sociétés, notamment en Amérique du Sud. Elle se penche plus particulièrement sur le mouvement altermondialiste qui est demeuré fidèle à sa critique du libéralisme économique, contrairement aux partis de gauche. Éclectique, ce mouvement invite toutefois à un recadrage en attirant l’attention sur la qualité de vie plutôt que sur la production économique.Inspirées par des expériences concrètes, notamment celles de peuples autochtones d’Amérique du Sud, les idées visant l’amélioration de la qualité de vie favorisent l’autonomie des communautés.

Si le mouvement altermondialiste ne propose pas qu’une seule façon d’améliorer la qualité de vie, il contribue à la promotion d’une gouvernance décentralisée, qui accroît le pouvoir de la base aux dépens de l’élite. Devant les difficultés des partis de gauche établis dont parlent Ross et Goldhammer, l’avenir de la gauche d’après crise reposerait donc sur les mouvements sociaux. Peter Graefe, de l’Université McMaster, et Paul Bernard, de l’Université de Montréal, ne se limitent pas à examiner les idées des uns et des autres pour l’après crise. En effet, ils en proposent eux-mêmes quelques-unes. Pour Graefe, les investissements publics seuls ne sont pas une solution à la crise,dont l’effet se fera longtemps ressentir. Il faut que ces investissements reposent sur des valeurs précises, sinon les conservateur fiscaux auront tôt fait de les éliminer. Graefe propose notamment d’insister sur les investissements sociaux plus que sur les investissements matériels, puisque les premiers se justifient par leur avantages pour le capital humain. Il propose aussi de rendre les investissements publics véritablement publics, en insistant sur la nécessité de démocratiser leur gestion. Pour Paul Bernard, la crise est l’occasion de repenser les politiques sociales. Développées dans l’après-guerre, les politiques sociales de plusieurs pays développés visent la réduction des écarts de richesse grâce à l’effet redistributif combiné de l’impôt progressif et de programmes de sécurité sociale qui s’appliquent de manière universelle. Pour Bernard, dans plusieurs pays, dont le Canada, cette approche n’arrive plus à contrer l’augmentation des écarts de richesse, encouragé par la mondialisation. Il propose des programmes plus sensibles aux parcours de vie différenciés des citoyens, de manière à ce que la redistribution devienne aussi une source de richesse.

La seconde partie de cet ouvrage porte sur les débats en cours au sujet de l’avenir du capitalisme. Jean-François Lisée, directeur exécutif du Cérium, y propose une synthèse des propositions visant soit une rupture avec le capitalisme, soit la transformation de celui-ci, à l’ombre des défis écologiques et sociaux qui se posent aujourd’hui aux peuples et aux leaders de la planète. Il passe en revue une partie de la production intellectuelle récente, y compris celle de contributeurs du présent ouvrage, imagine des solutions de son cru et dégage des propositions fortes qui pourraient guider la sortie de crise dans une perspective de modification profonde et durable du système capitaliste et d’une montée en puissance de l’économie sociale et solidaire.

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