CERIUM - Centre d'études et de recherches internationales
  31 mai 2010
Le Devoir

L’Afrique, 50 ans après les indépendances

Conférence internationale de Yaoundé

Dix-sept pays africains célèbrent, cette année, un demi-siècle d’indépendance. En guise de commémoration, le Cameroun a convoqué une conférence internationale à Yaoundé, les 18 et 19 mai derniers, sous le vocable Africa 21. L’essentiel des travaux a porté sur le nouveau positionnement stratégique du continent dans le monde.

Ce nouveau positionnement peut être résumé comme suit : immense réserve de matières premières dont les puissances, anciennes et nouvelles, ont un impérieux besoin pour alimenter leur économie nationale et l’économie mondiale ; potentiel énergétique et agricole convoité et forte croissance démographique. En effet, la population africaine passera de 1 milliard de personnes en 2000 à 1,8 milliard en 2050, selon des estimations médianes convergentes.

Certes la période coloniale, « cette lente aliénation » selon les mots du président Paul Biya, et le demi-siècle d’indépendance ont été évoqués. Mais les banquiers, les patrons de grandes entreprises, les responsables de groupes financiers d’importance, les experts asiatiques, africains et occidentaux réunis ont surtout évoqué la phase 2 de l’indépendance du continent. Par ses thèmes et ses invités, la conférence de Yaoundé a rompu avec les sempiternels clichés concernant l’Afrique.

Un nouveau positionnement

L’Afrique est, avec la Chine, le territoire le plus convoité du monde. L’Inde, le Brésil, la Chine, la Turquie, la Malaisie, la Russie, les États-Unis y investissent massivement. À côté des pouvoirs publics de ces pays, le secteur privé international n’est pas en reste, comme en témoigne la part croissante des fonds de capital-investissement que reçoit l’Afrique. Bref, le continent est l’objet d’une compétition mondiale qui lui a fait défaut dans le passé. Il en tire et en tirera des avantages considérables.

Ses ressources financières propres sont en croissance significative. Son PIB a connu remontée et stabilité ces dix dernières années. On peut raisonnablement penser que le fameux seuil de 6 ou 7 % de croissance pourrait être atteint dans un avenir rapproché, ce seuil ouvrant sur un vrai développement. Ses institutions financières et bancaires sont en phase de rénovation et de repositionnement, et la Banque africaine de développement triplera son capital en 2011, signe manifeste d’un haut niveau de confiance des bailleurs de fonds nationaux et internationaux. Ses infrastructures sont mises à niveau et de nouvelles sont aménagées. Ses entreprises les plus dynamiques, et notamment celles de l’Afrique du Sud, du Maroc, de l’Égypte, de l’Algérie, de Maurice et d’autres pays du continent, se battent pour conquérir de nouveaux marchés régionaux ou continentaux.

On estime que 300 millions de personnes appartiennent à la classe moyenne africaine, avec une vraie capacité de consommation. Ce chiffre pourrait exploser dans les prochaines décennies. En effet, l’Afrique est aujourd’hui et pour les décennies à venir le continent qui enregistre la plus forte croissance démographique. Sa population comptait pour 9 % de la population mondiale en 2000, elle comptera pour 27 % de la population mondiale en 2050.

Spectaculaire, cette croissance aura des effets majeurs sur le continent lui-même. Elle modifiera sa situation et son influence dans les affaires du monde. On a peine à imaginer les besoins qui découlent de tels chiffres : besoins en éducation, en santé, en logement, en emplois, en infrastructures de transport, urbaines et énergétiques... Déjà, certaines statistiques permettent d’imaginer à quoi pourrait ressembler l’avenir du continent. Ce dernier comptait 3 millions d’internautes et 11 millions d’utilisateurs de téléphone mobile en 2000. Ils seront respectivement 105 millions et 500 millions en 2015.

De nouvelles stratégies

Prenant acte de ce nouveau positionnement, la Conférence de Yaoundé a cherché à recenser les stratégies susceptibles d’assurer aux Africains leur juste part dans l’évidente mutation du continent et de sa relation au monde. À lui seul, le langage utilisé à la conférence témoigne de cette mutation.

De l’aide au développement, il aura été finalement assez peu question, sinon occasionnellement, pour remettre en question sa rentabilité effective. Investissement, épargne, transfert technologique, développement des ressources énergétiques, industrialisation, cadre juridique, fiscal et administratif des affaires, développement des infrastructures, création d’emplois ont été les maîtres mots de la conférence.

Et les dominants, ceux aussi de la gouvernance, des systèmes efficients et transparents de gestion publique, des conditions de la décentralisation sur le plan national et de l’intégration économique sur le plan régional, voire continental. Dans ce dernier cas, le discours africain est plus engageant tant la vieille carte coloniale apparaît obsolète et tant la convergence des pays africains à Cancún dans le contexte de l’OMC et, à Copenhague, dans le contexte de la négociation post-Kyoto, a montré leur capacité à faire valoir leurs intérêts communs et à en tirer de vrais dividendes.

De la politique internationale, il aura été abondamment question : invisibilité des retombées économiques de l’exploitation du sous-sol du continent ; iniquité des politiques agricoles européennes et américaines ; nécessité pour les acteurs internationaux traditionnels en Afrique de repenser leur relation avec cette dernière ; besoin de stabilité globale pour ne pas freiner l’élan du continent ; sous-représentation de ce dernier dans les instances internationales et notamment au Conseil de Sécurité des Nations unies.

Des enseignements d’ensemble

Des travaux de la Conférence de Yaoundé se dégagent quelques enseignements d’ensemble. La géopolitique mondiale inclut désormais l’Afrique comme une composante majeure dans les évolutions globales actuelles et à venir. Telle est la conséquence de son abondance de ressources, essentielles à l’économie mondialisée. Telle est aussi la conséquence de son abondance de population, ce marché émergent jeune et de très grande taille au milieu du siècle.

Le nouveau positionnement du continent s’explique aussi par la croissance spectaculaire de la relation Sud-Sud dans les affaires du monde. Cette relation repose aujourd’hui sur des réserves et des capacités financières considérables rendant possibles des niveaux élevés d’investissement à des conditions avantageuses et l’aménagement de nouveaux circuits pour le commerce Sud-Sud. Pour un Occidental voyant son monde tanguer en conséquence d’une crise profonde de l’économie et de l’affaissement de l’équité et de l’éthique dans la gouvernance de l’économie de marché, le constat de cet élan manifeste Sud-Sud est saisissant. En conséquence du renforcement continu et spectaculaire du Sud, le continent dispose de nouveaux leviers qui lui ont fait défaut ces cinquante dernières années pour défendre ses intérêts économiques, financiers et politiques dans les négociations internationales à venir.

La Conférence de Yaoundé a célébré un demi-siècle d’indépendance. Mais elle a surtout montré que les conditions effectives de l’indépendance du continent, absentes en 1960 et depuis, émergent incontestablement. Elle a aussi montré que les Africains sont déterminés à en tirer une pleine mesure de bénéfices économiques, financiers, technologiques et commerciaux.

Source : Le Devoir

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