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Des évêques, des pilules et des votes : pourquoi religion et politique sont inséparables

par Pierre Martin     13 février 2012 11h14

Alors que les nouvelles économiques positives enlèvent du mordant aux critiques des républicains sur ce front, la « guerre culturelle » prend le relais. Depuis au moins une semaine, le débat politique et la campagne électorale ont été marqués par la controverse autour d’une réglementation en développement de la nouvelle loi sur la santé qui vise à obliger les compagnies d’assurance à fournir des contraceptifs sous prescription sans frais à toutes les femmes couvertes par une assurance privée. Une exception était prévue pour certaines institutions religieuses, mais pas toutes. Il n’en fallait pas moins pour déclencher l’ire des évêques américains. Comment le gouvernement osait-il forcer des hôpitaux, collèges et universités catholiques à déroger aux règles du Vatican en les obligeant à offrir à leurs employées les mêmes avantages que toutes les autres femmes du pays ? En bout de ligne, l’administration a trouvé un compromis en ne forçant pas ces institutions à offrir cette couverture, mais en obligeant les compagnies d’assurance à la fournir à toute femme qui en ferait la demande. C’est un compromis qui passera sans doute très bien dans l’opinion publique, mais les évêques continuent de pousser pour une exemption totale, en profitant à plein de la course à l’investiture républicaine, où chaque candidat cherche à se placer plus à droite que ses adversaires.

Pourquoi la religion occupe-t-elle une place si importante dans le débat partisan aux États-Unis ? Vaste question. Pour donner quelques éléments de réponse, je propose ici un examen sommaire des quelques corrélations de base qui montrent que si l’identité religieuse prend moins de place aujourd’hui qu’elle en a déjà prise dans la structuration du système partisan américain, l’intensité de la pratique est devenue un élément central du clivage partisan. On peut facilement l’observer dans ce premier graphique, qui met en relation un indice mesurant l’intensité de la pratique religieuse avec le vote pour Barack Obama en 2008 dans les cinquante États américains.

On constate d’emblée que la nette majorité des États dont la mesure de l’indice de religion se situe sous la moyenne (64%) ont donné un appui majoritaire à Barack Obama, alors que les États où l’indice est supérieur à la moyenne lui ont largement échappé. Le coefficient de corrélation de corrélation de 0,61 entre les deux variables n’est pas parfait, mais on en trouve rarement de plus forts. Il faudra s’attendre à retrouver la même tendance en 2012. Les données individuelles sont tout aussi parlantes. Comme les Noirs, les hispanophones et les autres minorités raciales ont tendance à appuyer majoritairement le parti démocrate pour des raisons autres que religieuses, je limite donc l’analyse ici aux blancs (même si les Républicains semblent compter sur le conservatisme religieux de la minorité hispanophones pour faire des gains dans ce groupe croissant, mais ça c’est une autre histoire). Chez les blancs, le sondage de l’American National Election Studies de 2008 indiquait la répartition du vote suivante entre les groupes religieux, en ne retenant que ceux qui ont voté pour les deux candidats principaux :

On note que, parmi les blancs, les Démocrates ne recueillent aujourd’hui une majorité d’appui que parmi la petite minorité juive. Même les catholiques blancs (non hispanophones), qui représentaient il y a quelques décennies une base d’appui solide pour le parti démocrate, ont accordé leur appui à John McCain en 2008. Il ne faut donc pas s’étonner que parmi les candidats qui demeurent en lice à l’investiture républicaine on retrouve un catholique d’origine italienne (Santorum) et un ex-baptiste converti au luthérianisme, puis au catholicisme (Gingrich). Il est à peine plus étonnant qu’on y retrouve un mormon (Romney). Même si les sondages indiquent encore que la religion de Romney est un problème potentiel pour sa candidature (voir celui-ci, de Gallup), l’acceptation des mormons par la population en général a beaucoup évolué. Au cours des derniers jours, d’ailleurs, prenant avantage de la place centrale prise par la ferveur religieuse dans le débat public, Romney a prudemment commencé à mentionner l’importance que revêt pour lui son engagement religieux dans ses discours.

En fait, on pourrait dire que le degré de ferveur religieuse est devenu un facteur de clivage plus important que l’identification religieuse en politique américaine. C’est entre autres ce qui explique que le candidat qui donne au conservatisme religieux et aux valeurs sociales conservatrices la place la plus importante dans sa campagne, le Catholique Rick Santorum, ait reçu l’appui de l’assemblée des leaders des églises protestantes évangéliques le mois dernier. Le graphique ci-dessous illustre l’impact d’une mesure simple de religiosité au niveau individuel, la fréquence de la pratique religieuse :

On y observe que, chez les blancs pour qui la pratique religieuse compte peu ou pas du tout, le conservatisme républicain exerce moins d’attrait que pour ceux qui pratiquent fréquemment leur religion. Par contre, l’électorat blanc et fortement pratiquant représente le noyau dur de l’appui au parti républicain. Par conséquent, dans une élection primaire où les candidats doivent s’approprier le vote des plus militants supporters de leur parti, ils peuvent être amenés à prendre des positions extrêmes que le vainqueur pourrait devoir modérer par la suite.

Mais l’impact de la religion sur le vote n’est pas uniforme. Le graphique suivant montre que le niveau de revenu est un facteur d’explication important de l’appui à Obama en 2008, mais comment la pratique religieuse faisait une différence entre l’appui à Obama et l’appui à McCain à tous les niveaux de revenu, et surtout pour les classes moyennes (revenus de 45K$ à 75K$). Cette analyse sommaire reprend celle de Gelman (Red State, Blue State, Rich State, Poor State) , qui observait des tendances encore plus marquees en 2004, alors que l’élection avait été plus orientée vers les enjeux de valeurs que vers les questions économiques.

Tout indique que l’économie et non les enjeux moraux et religieux seront au cœur des préoccupations des électeurs en 2012, mais au moment où les prétendants Républicains cherchent à séduire les fidèles de leur parti, les bonnes nouvelles économiques de la semaine dernière les ont poussé à remettre l’accent sur les enjeux moraux et sociaux, et c’est pourquoi on a beaucoup entendu parler de l’indignation des évêques et de sa récupération par un Parti républicain en mal de séduire de nouveaux électeurs. Il est de plus intéressant de voir que cette nouvelle fait immédiatement suite à la décision par la Cour suprême de l’État de Californie d’invalider la Proposition 8 adoptée en novembre 2010 par référendum, qui visait à abroger le droit au mariage de même sexe. Pour Rick Santorum, qui s’est fait connaître (pour le meilleur et pour le pire, comme une simple recherche Google de son nom permet de le constater) comme un critique farouche de l’homosexualité, l’occasion ne pouvait pas mieux tomber. L’ex-sénateur de la Pennsylvanie, qui a misé l’essentiel de sa campagne sur le conservatisme moral et culturel (assorti d’un populisme économique conservateur de bon ton), n’avait besoin que de voir l’éclairage porté sur ces enjeux pour raviver une campagne qui tardait à démarrer. Pour Santorum, alors que les militants du parti cherchent l’antidote au favori Mitt Romney, que l’establishment de leur parti semble vouloir lui imposer à tout prix, le retour du GOP sur le terrain du conservatisme religieux à ce stade-ci des primaires est un cadeau du ciel. Pendant ce temps, Barack Obama priera sans doute pour que la tendance se maintienne, car si le conservatisme social radical de Santorum passe bien dans les rassemblements républicains du Midwest, l’électorat en général n’est pas prêt à se faire dire quelles pilules prendre ou ne pas prendre par les évêques et les pasteurs.


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