CERIUM - Centre d'études et de recherches internationales
  décembre 2013

Comprend les actes de colloques et les contributions à des ouvrages collectifs.

Chapitre de livre

La démodernisation en marche

Alberto Rabilotta (ALAI) - Yakov Rabkin (Hist) - Samir Saul (Hist)

Éclairages

Au tournant du XXIe siècle, le démantèlement de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) met en relief un phénomène important : une démodernisation massive des sociétés au sein des anciennes républiques soviétiques. Il ne s’agit pas seulement de la désindustrialisation que provoque la mondialisation dans les pays industrialisés, qui ne mène pas toujours à la démodernisation. La distinction entre désindustrialisation et démodernisation est importante. Il faut entendre par démodernisation la dégradation des conditions matérielles et culturelles dans une société moderne et le retour à des formes de vie plus anciennes et primitives, accompagnés d’une montée de plusieurs types d’irrationalité et de « la régression de la pensée et de l’organisation sociale »1. En ex-URSS, la démodernisation serait « la pire dévastation sociale et économique jamais subie par un pays moderne en temps de paix »2. « La désintégration économique et sociale de la nation a été si aiguë qu’elle a entraîné une démodernisation unique et sans précédent au XXe siècle. […] Cet effondrement de la vie moderne a retiré la Russie de la communauté des nations développées. »

La détérioration rapide est observée selon plusieurs indices du développement humain : l’éducation, la santé publique, la recherche, la culture, des domaines dans lesquels l’URSS se plaçait parmi les pays développés. La démodernisation n’est ni une affaire russe ni limitée aux confins de l’ancienne superpuissance socialiste, le même phénomène est signalé dans les périphéries et au Sud de l’Union européenne (UE), ainsi en Grèce et en Espagne. Elle serait un effet du passage du capitalisme civilisé au capitalisme débridé. La disparition de l’URSS et, par conséquent, d’une voie alternative de développement social et économique, aurait eu un effet démodernisant sur les populations d’autres pays. Malgré ses défauts, l’expérience soviétique attirait des millions d’ouvriers dans les pays industrialisés et, plus tard, les dirigeants de plusieurs pays du tiers-monde. En partie afin de neutraliser l’attraction des idées socialistes, et plus particulièrement du modèle soviétique, plusieurs pays occidentaux ont alors introduit des programmes sociaux, des congés payés et d’autres mesures sur lesquelles est basé l’État-providence. Cette réalité est en train de subir des reculs fondamentaux, et pas seulement dans les pays touchés par les politiques d’austérité fiscale. Or, en l’absence de contre-modèles viables, dont celui du socialisme, les réactions à ces politiques ont pris un caractère d’indignation largement apolitique. Ainsi, la formule de Margaret Thatcher « TINA : There is no alternative » s’est transformée en réalité. Les efforts pour réhabiliter le libéralisme capitaliste, souvent associés au « Powell Memo », constituent une panoplie de mesures idéologiques, y compris la formation d’intellectuels, la mise en place de centres de réflexion néolibérale et un travail assidu auprès des médias durant quelques décennies. Les efforts de modernisation, dans l’Empire ottoman, au Japon de Meiji ou en URSS sous Staline, reflètent, entre autres, le besoin d’assurer la défense nationale. Lorsque les Vietnamiens résistaient à l’intervention américaine, le général Curtis LeMay proposait « We should bomb Vietnam back into the Stone Age ». Depuis la disparition de l’équilibre stratégique propre à la guerre froide, le processus de modernisation ne peut plus être pris pour acquis. Depuis vingtcinq ans, un pays comme l’Irak a, par exemple, fait face à la démodernisation. Les sanctions économiques qu’il subissait durant la dernière décennie du XXe siècle avaient porté atteinte à la modernisation bien avant l’intervention américaine en 2003, justifiée, il faut le souligner, par le désir d’interdire à l’Irak la fabrication d’armes modernes. C’est également le cas de l’Iran, où les sanctions économiques et financières sont assorties d’assassinats ciblés de scientifiques ainsi que d’attaques cybernétiques.

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  • Yakov RabkinYakov Rabkin

    Yakov M. Rabkin est professeur titulaire au département d’histoire de l’Université de Montréal, membre du Centre canadien d’études allemandes et européennes.
  • Samir SaulSamir Saul

    Samir Saul est professeur d’histoire des relations internationales (HRI) à l’Université de Montréal. Ses centres d’intérêt sont la France et le monde arabe. Ses investigations portent sur les rapports entre les dimensions politique et économique sur le plan international. En histoire économique, il étudie les mouvements de capitaux, le commerce international et l’histoire des entreprises. Il est membre fondateur et coordonnateur du Groupement interuniversitaire pour l’histoire des relations internationales (GIHRIC).
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