CERIUM - Centre d'études et de recherches internationales
  10 septembre 2005
Le Soleil

Le "compromis" scandinave

Le rôle de l’État plaît autant à gauche qu’à droite

par Pierre-André Normandin

Les jeunes de Québec en ont ras le bol de l’interventionnisme de l’État ? Pourtant, quand on leur demande d’identifier un modèle dans le monde, ils choisissent à 23 % la sociale-démocratie des pays scandinaves. Un paradoxe avec lequel ces États nordiques ont appris à vivre.

"C’est la beauté du modèle scandinave : il plaît autant à la gauche qu’à la droite, dit Benoît Dubreuil, agent de recherche du Centre d’étude et de recherche internationale de l’Université de Montréal. Même l’ADQ peut se réclamer du modèle suédois dans la gestion du système de santé (qui a fait une plus grande place au privé)."

Selon les experts consultés par LE SOLEIL, la force du modèle scandinave réside dans sa capacité de s’adapter à l’économie moderne. Lorsqu’une usine ferme ses portes, entraînant d’importantes mises à pied, le choc est de courte durée. Les travailleurs ont confiance en leur système social pour les aider à se trouver un nouvel emploi... et à nourrir leur famille en attendant.

Ainsi, un chômeur danois peut recevoir 90 % de son salaire pendant quatre ans. Il doit toutefois remplir des obligations strictes, comme suivre un programme de formation pour se trouver un emploi dans un autre secteur d’activité qui connaît une pénurie de travailleurs.

Les pays scandinaves considèrent la formation comme la clé de la réinsertion des travailleurs. Ainsi, alors que la Finlande est durement touchée par la récession des années 90, le pays mise sur l’amélioration des connaissances techniques des chômeurs. Si bien que la compagnie finlandaise Nokia a pu profiter de cette main-d’oeuvre qualifiée pour devenir un chef de file en technologie cellulaire.

Ainsi, à la sécurité d’emploi, on privilégie la formation. Et cette situation s’applique également à l’appareil gouvernemental. Au Danemark, les "serviteurs de la Couronne" - seuls employés permanents de l’État - sont une minorité de la fonction publique. Les autres fonctionnaires travaillent plutôt avec des contrats de performance. "Les gens acceptent de leur donner de bonnes conditions, mais ils s’attendent en retour à de bons résultats", explique M. Dubreuil.

Cette confiance envers le filet social n’est pas étrangère à l’acceptation d’un fardeau fiscal plus élevé que la moyenne. "Les Scandinaves acceptent d’être plus taxés parce qu’ils ont conscience que leur argent est utilisé pour les aider. Ils n’ont pas l’impression que leurs taxes servent uniquement à offrir des services aux autres", explique le politicologue québécois Henry Milner, qui enseigne deux mois par année à l’Université d’Umeå, en Suède.

Depuis quelques années en France, la mode est au Danemark, qui tire particulièrement bien son épingle du jeu. Les ministres français s’y relaient à tour de rôle pour tenter de percer le secret du succès danois. "Je ne crois pas que ce modèle soit exportable, estime toutefois M. Milner, qui l’étudie depuis plus de 20 ans. Les syndicats en France représentent à peine 10 % des travailleurs et ils font souvent des grèves symboliques. Dans les pays scandinaves, entre 60 % et 80 % des travailleurs sont syndiqués. Comme les syndicats savent qu’ils sont très forts, ils acceptent d’avoir une responsabilité sociale. Ils ne peuvent pas faire des grèves parce que ça ruinerait l’économie."

Impacts du modèle

Le sociologue Paul Bernard, de l’Université de Montréal, se spécialise dans la comparaison statistique de la population des pays. Et les indicateurs qu’il utilise sont clairs : le modèle scandinave réussit là où les autres échouent.

"L’UNICEF a fait une carte de la pauvreté dans les pays développés chez les enfants et elle se situe entre 3 % et 4 % dans ces pays. Au Canada, c’est 15 %. Ils doivent faire quelque chose de mieux, non ?"

Selon les tests standardisés, les jeunes défavorisés de Suède réussissent mieux à l’école que les Nord-Américains. "En termes de capacité professionnelle, ce sont des gens plus qualifiés. Si vous partez de la classe inférieure, vous avez plus de chance de vous en sortir. Ça bénéficie non seulement aux enfants, mais aussi au pays", souligne M. Bernard. Bref, l’État est égalisateur.

Le succès du modèle scandinave résiderait justement là, selon le sociologue. "Pour se payer des bons programmes sociaux, il faut taxer. Mais plus on est de monde à payer, mieux c’est. Dans les pays scandinaves, comme la main d’oeuvre est qualifiée, on a une très forte participation au marché du travail. On forme les gens à être productifs... pour qu’ils payent des taxes."

"Dans les pays anglo-saxons, le thème de base, c’est l’incitation au travail. La réponse scandinave est " Non, il faut des politiques d’activation. Si on donne des bonnes conditions aux gens et on les forme, ils vont travailler "", résume M. Bernard.

Le modèle scandinave n’explique pas à lui seul le succès de certains pays. Ainsi, la Norvège doit une grande partie de sa prospérité économie à l’or noir. La différence du niveau de vie avec ses voisins équivaut à celle entre le Québec et l’Alberta.

Henry Milner ne s’étonne pas qu’autant de l’engouement des jeunes québécois. "Ces pays sont souvent vus comme très progressistes. Par exemple, 40 % des parlementaires scandinaves sont des femmes - au Canada, ce taux varie entre 20 % et 30 %. Ces États donnent 1 % de leur PNB en aide aux pays pauvres - le double du Canada."

Selon Benoît Dubreuil, les pays scandinaves plaisent également aux jeunes pour leurs similarités avec Québec. "Dans l’imaginaire, les pays scandinaves demeurent très homogènes. Plusieurs de nos valeurs sont réalisées dans leur modèle. L’image qui ressort est celle d’une société petite, efficace, solidaire, homogène et adaptée."

Bref, ces cinq petits pays correspondent à l’image que les jeunes de Québec ont de leur ville. À 26 ans, Benoît Dubreuil, qui attend sou peu un enfant, avoue lui-même être séduit par la qualité de vie de la capitale qui ressemble à celle que semble procurer le modèle scandinave.

Pour Paul Bernard, les résultats du sondage CROP-LE SOLEIL ont une saveur plutôt nostalgique. "Ça me fait drôle que les gens parlent encore du modèle scandinave, parce que quand j’étais jeune - dans les années 60 - , on parlait déjà du modèle suédois. Quarante ans plus tard, ça n’a pas changé !"

Le pays modèle

Selon vous, quel est le meilleur pays au monde parmi les suivants :

le Canada 59 %
- les États-Unis 8 %
- la France 5 %
- le Japon 1 %
- les pays scandinaves 23 %
- la Suisse 1 %
- autre 2 %
- NSP/refus 1 %

Avec nos remerciements au quotidien :

  • Benoît DubreuilBenoît Dubreuil

    Benoît Dubreuil est agent de recherche au CÉRIUM. Il est également aspirant Fonds national de la recherche scientifique (Belgique) et détient un doctorat en philosophie de l’Université libre de Bruxelles (2007).
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