CERIUM - Centre d'études et de recherches internationales
  septembre 2012
Rapport de recherche

Les Parisiens musulmans

Publié dans « Open Society Foundations - Chez nous en Europe » 282 p.

Résumé

Le terme de musulmans circule dans le débat public en France en toute imprécision. Les musulmans représenteraient 10 pour cent de la population en France, la plupart d’entre eux étant de nationalité française. Dans le contexte français, la présence de l’islam et des musulmans soulève depuis les années 90, soit avant les attaques terroristes du 11 septembre 2001, des questions à la fois politiques, sociales et culturelles, souvent formulées en termes sécuritaires. Ces différents aspects posent à la société française un défi complexe, celui de mener une réflexion sur l’égalité et l’idéal républicain d’intégration en tenant aussi compte de la composante religieuse de l’identité des individus. Les débats publics sur l’islam et les musulmans sont principalement centrés sur le fait que le principe de la laïcité devrait être réaffirmé comme la valeur fondatrice de l’intégration et comme ‘régulateur’ de la vie sociale, même si jusqu’à tout récemment la laïcité était présentée comme un pilier de l’identité nationale française. Ces différents sujets ont également été influencés par le débat post-colonial autour du dilemme républicain français et de l’opposition entre le passé colonial et les idéaux de la République.

Au cours des dix dernières années, le discours français sur l’égalité s’est trouvé renouvelé à la faveur de la mise en œuvre de dispositions anti-discriminatoires au niveau européen, ce qui a contribué à une réforme du vocabulaire et des outils d’évaluation des lieux et des niveaux de la discrimination. Ces changements ont aussi élargi le cercle des intervenants dans le débat sur la légitimité et la nécessité de développer une procédure pour la création de catégories ethniques et pour la collecte de données ethniques. Depuis la publication des précédents rapports sur la France par les Fondations pour une société ouverte en 2003 et 2005, le contexte politique a considérablement changé. De nouvelles institutions, comme le Conseil français du culte musulman (CFCM) et la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (HALDE) ont trouvé leur place dans le paysage institutionnel français, même si leur utilité reste à démontrer et leur rôle politique à développer, en particulier dans le cas de la HALDE qui vient de fusionner dans le nouvellement créé Défenseur des droits en mai 2011.

Le présent rapport se concentre sur le 18e arrondissement de Paris et plus spécifiquement sur une petite partie de cet arrondissement, connue sous le nom de Goutte d’Or. L’arrondissement (200 000 habitants) et ce petit quartier (près de 30 000 habitants) ont été choisis pour leur diversité ethnique, la constance des flux d’immigration depuis plus d’un siècle et leur densité relativement élevée de populations musulmanes. Le 18e arrondissement est un quartier complexe et très hétérogène de Paris. Au niveau local, cette diversité ethno-religieuse est un enjeu des discussions politiques. Elle est par ailleurs arrimée à un fort réseau associatif, porteur de différentes activités sociales et culturelles à l’échelle du quartier. De plus, la Ville de Paris a lancé en 2004 une initiative directement liée à la présence et la visibilité de l’islam dans la capitale : l’Institut des Cultures de l’Islam (ICI) est implanté dans le 18e. Cet arrondissement peut donc être considéré comme l’un des plus illustratifs de la diversité ethnique et religieuse à Paris, ainsi qu’un lieu privilégié d’observation de la manière dont les politiques locales traitent l’islam, et particulièrement la manière dont elles gèrent les différences et reconnaissent ou pas les minorités musulmanes.

Cette étude révèle un quartier complexe, où multiculturalisme, ségrégation et convivialité coexistent, comme principes et pratiques, sans nécessairement donner naissance à de réelles interactions entre les habitants. Les habitants du 18e, musulmans ou non, expriment un fort sentiment d’appartenance au quartier, davantage qu’à l’arrondissement. De manière générale, ils s’y disent attachés et contents d’y vivre. Ils se disent aussi incapables d’expliciter ce à quoi la diversité ethnique et culturelle peut renvoyer dans la réalité. Ils déplorent l’absence d’occasions d’interagir socialement avec des personnes d’autres univers que les leurs. Ainsi, tandis que, vu de l’extérieur, le quartier apparaît aux yeux du passant dans sa diversité, il est pour ceux qui y vivent le théâtre d’une quantité limitée d’occasions de socialisation et d’interaction multiculturelles.

L’étude met également en évidence l’articulation complexe entre d’une part les sentiments d’appartenance et d’identification au quartier et d’autre part les questions de nationalité et d’identité. Les habitants interrogés pour cette étude refusent ainsi l’étiquette de ghetto pour parler de leur quartier. Le terme est en effet connoté négativement, et pointe vers les notions de ségrégation, de violence. En parallèle, les perceptions des habitants oscillent entre une conception du quartier comme protecteur et un désir de le fuir. À de nombreuses reprises, dans les questionnaires comme dans les discussions collectives, les personnes interrogées ont exprimé un sentiment de distance à l’égard des débats nationaux. Dans une certaine mesure, la France reste hors du quartier.

Les conclusions principales de l’étude soulignent le fait que la religion n’est pas nécessairement une variable permettant de comprendre les expériences et sentiments des individus lorsqu’ils sont confrontés à des difficultés socioéconomiques, la discrimination et l’exclusion sociale. Si la diversité ethnique et les difficultés socioéconomiques sont clairement identifiées par les personnes interrogées comme les éléments ayant le plus grand impact sur leur vie quotidienne, la religion reste somme toute assez marginale. Elle ne semble pas avoir de véritable valeur prédictive, tout au moins aux yeux des musulmans, en tant que facteur contribuant aux traitements discriminatoires auxquels ils sont confrontés quotidiennement.

L’absence de données officielles a constitué un obstacle important et omniprésent dans la réalisation de cette enquête. Les politiques publiques ne distinguent pas officiellement entre des catégories de publics (tels que les personnes issues de l’immigration, les musulmans et les non-musulmans). Les opinions religieuses font partie des données sensibles sur lesquelles il ne peut être collecté d’informations sans l’autorisation préalable de la CNIL. Cette absence de données crée et entretient l’illusion d’une égalité d’accès aux services publics. Ainsi, tandis que les services publics ne prennent le plus souvent aucune mesure particulière ciblant des usagers selon leurs origines ou leurs appartenances, ils reconnaissent que certains de leurs programmes doivent tenir compte des besoins particuliers de certains groupes de population. C’est particulièrement clair dans le domaine de la santé publique. Des initiatives ponctuelles et officieuses peuvent être prises pour répondre à certains besoins de populations particulières, mais jamais avec le soutien explicite et officiel des autorités publiques.

L’islam et les musulmans, en tant qu’ils soulèvent des questions sociales et sont l’objet de débats publics, restent souvent associés à des problématiques migratoires. Cette étude montre que ce sont bien les problèmes spécifiques des migrants, et non des caractéristiques supposément inhérentes à l’islam qui affectent les formes de discrimination et d’exclusion qui touchent les populations musulmanes. Lorsque les autorités municipales tentent de traiter les questions liées à l’ethnicité et aux origines nationales, leurs initiatives sont souvent partielles et manquent de cohérence. Par exemple, la Ville de Paris a pris diverses mesures pour soutenir la participation politique des musulmans et d’autres populations étrangères, en créant des conseils consultatifs tels que le Conseil de la citoyenneté des Parisiens non communautaires (CCPNC), y compris dans le 18e. Les procédures de mise en place de ces conseils consultatifs ne tiennent pas compte de la composition raciale ou ethnique du quartier puisque les catégories qui permettraient de construire une représentation fidèle de cette diversité ne sont pas légitimes dans l’action publique.

Dans certains cas, les conseils de quartier, comme d’autres structures visant une meilleure participation des citoyens, ne représentent pas la diversité des origines des riverains.

http://www.soros.org/reports/muslim...

  • Valérie AmirauxValérie Amiraux

    Valérie Amiraux est professeure titulaire au département de sociologie de l’Université de Montréal. De formation historienne et politiste, Valérie Amiraux travaille principalement sur le pluralisme religieux des sociétés européennes et québécoises, au sein de la Chaire de recherche du Canada en étude du pluralisme religieux qu’elle anime depuis 2007.
  • Département de sociologie
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