CERIUM - Centre d'études et de recherches internationales
  10 novembre 2007
La Presse

Loin de l’amero’...

Les défenseurs d’une monnaie commune États-Unis et Canada auront fort à faire pour nous convaincre

Mercredi dernier, les économistes Pierre Fortin et Marc Van Audenrode publiaient un article dans La Presse qui préconisait la création d’une monnaie commune entre le Canada et les États-Unis en raison de la forte volatilité du dollar canadien et de l’impact négatif que cela peut avoir sur les entreprises canadiennes.

Les auteurs justifient leur position en indiquant que l’appréciation rapide et importante du dollar canadien face au dollar américain au cours des dernières années nuit à l’investissement local et étranger en sol canadien. En somme, les entreprises d’ici et d’ailleurs vont tout simplement décider de s’installer aux États-Unis.

Leur argument repose sur deux prémisses. La première est que la volatilité du taux de change est le seul facteur pris en compte lorsqu’une entreprise décide d’effectuer un investissement. À cet égard, il est important de noter que les études sur le sujet nous indiquent que le taux de change n’est qu’un facteur parmi d’autres.

Le prix et la qualité de la main-d’oeuvre, la qualité des infrastructures, l’absence de corruption, la facilité de faire des affaires (ex. pour obtenir un permis ou faire respecter un contrat, etc.), la stabilité politique, l’existence d’un réseau de fournisseurs et le niveau de taxation sont d’autres facteurs que les entreprises prennent en compte dans leurs décisions d’investissement.

De plus, moins les entreprises fondent leur avantage concurrentiel sur le prix, moins le taux de change va être important comme facteur décisionnel pour un investissement. C’est peut-être pour cette raison que les entreprises américaines continuent d’investir au Canada.

C’est probablement la même raison qui explique que les exportations canadiennes vers les États-Unis ont réussi à se maintenir au cours des dernières années malgré l’appréciation du dollar canadien vis-à-vis le dollar américain. Cela corrobore le fait que les études économiques n’ont pas encore réussi à établir l’existence d’un lien fort (négatif) entre commerce international et volatilité du taux de change.

Volatilité

La deuxième prémisse de l’argument mis de l’avant par MM. Fortin et Van Audenrode se fonde sur l’idée que c’est le dollar canadien qui est volatile. Cela laisse donc sous-entendre que le dollar américain est stable. Pourtant, en examinant l’évolution du taux de change effectif du dollar américain (moyenne des différents taux de change du dollar US avec les monnaies des principaux partenaires commerciaux des États-Unis pondérées par les parts du commercial international des États-Unis que représentent ces pays), on s’aperçoit que le dollar américain n’a pas été très stable au cours des 20 dernière années. En fait, il faut se demander si ce n’est pas le dollar américain qui est la cause de la volatilité du dollar canadien.

Comme à la fin des années 60 et au milieu des années 80, ce sont la politique fiscale des États-Unis et le dollar américain qui sont actuellement à la base de la volatilité du système monétaire international.

Dans tous ces cas, les États-Unis ont accumulé des déficits budgétaires importants (guerre du Vietnam dans les années 60, "Reaganomics" dans les années 80 et la guerre en Irak aujourd’hui) et les ont fait financer par l’étranger. À chaque fois, il y a eu dépréciation du dollar américain et turbulence sur le marché des devises.

On peut donc se demander pourquoi le Canada voudrait fixer sa monnaie à celle de son voisin alors que la gestion macroéconomique américaine est beaucoup plus volatile que celle du Canada, contrairement à ce qu’en disent les économistes Fortin et Van Audenrode. D’ailleurs, si le dollar canadien était aujourd’hui fixé au dollar américain, nous ferions face à une forte poussée inflationniste puisque la politique monétaire américaine, que nous serions obligés d’adopter, est moins stricte que la nôtre.

Mais même si l’argument en faveur d’une monnaie commune avec les États-Unis était convaincant, il est fort peu probable que les Canadiens acceptent d’adopter le dollar américain (la création d’une nouvelle monnaie commune nord-américaine [ex. améro] est politiquement inacceptable pour les Américains).

Une étude récente que j’ai effectuée avec Sara Hobolt, de l’Université d’Oxford, démontre que les gens s’opposent à abandonner leur monnaie nationale en faveur d’une monnaie commune si la monnaie nationale est forte et/ou si la monnaie commune de remplacement est faible. C’est ce qui est arrivé lors des référendums à propos de l’introduction de l’euro au Danemark, en 2000, et en Suède, en 2003.

On peut donc penser que les Canadiens s’opposeraient à échanger leur dollar contre le dollar américain alors que le taux de change est près de 1,10$US. D’ailleurs, les quelques sondages effectuées sur la question, entre 1992 et 2002, indiquent qu’il existe une relation inverse entre la valeur du dollar canadien et le niveau de support pour une monnaie commune nord-américaine.

MM. Fortin et Van Audenrode auront donc fort à faire pour convaincre les Canadiens et leur gouvernement qu’il vaut la peine pour le Canada de remplacer sa monnaie par celle de son voisin du sud.

  • Patrick LeblondPatrick Leblond

    Patrick Leblond est professeur à l’Université d’Ottawa. Il est membre associé du Réseau Économie Internationale (REI) qu’il a dirigé en 2007-08 lorsqu’il était aux HEC.
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