CERIUM - Centre d'études et de recherches internationales
  2 février 2012
Courrier International

"Tchoup" : Silence

LE MOT DE L’INDE

Calligraphie de Abdollah Kiaie

Tchoup ! La syllabe crépite dans la bouche avant d’exploser sur les lèvres, lorsqu’elle ne sort pas plus calmement, en chuchotement. Car tchoup veut dire “silence” : coupler au verbe faire, karna, il signifie “faire taire”. C’est un ordre qui interdit toute réponse ; un mot qui exclut le dialogue. Dans les sociétés démocratiques, la liberté d’expression est l’une des plus fondamentales. Si l’on n’aime pas ce que l’autre dit, on n’a qu’à gueuler plus fort, s’exprimer avec plus d’éloquence ou avec de meilleurs arguments. Limiter, contrôler ou interdire la libre expression est le propre des régimes totalitaires, le monopole de la parole étant la définition même de la dictature. Quand le mot tchoup est lancé, le rapport de forces entre l’énonciateur et le destinataire du mot est clair. “Tchoup !” Voici ce qu’ordonne toute déclaration qui cherche à limiter l’expression artistique, intellectuelle ou politique. Quand les censeurs recourent à la menace et à la violence physique pour bâillonner une voix libre, quand la peur sert à réduire au silence, on est au cœur d’un ignoble chantage, d’un acte de terrorisme. En Inde, c’est l’arme de ceux qui veulent faire taire, jusqu’à rendre impossible la lecture d’un texte, en l’occurrence signé par l’auteur britannique d’origine indienne Salman Rushdie. Leur message est clair : il n’y a que nous qui ayons droit à la parole, un droit exclusif que nous saisirons par la violence s’il le faut. Que les forces de l’ordre et les dirigeants politiques, en Inde, n’aient pas su ou pas osé protéger le droit des citoyens de lire une œuvre littéraire diffusée par ailleurs dans le monde entier ; qu’ils n’aient pas su protéger le droit de l’auteur de cette œuvre à s’exprimer publiquement, en personne ou même en vidéoconférence, est le signe que l’Inde – qui se vante d’être, à la différence de la Chine, une démocratie – a succombé à une dictature de la peur qui n’est pas digne d’elle.

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  • Mira KamdarMira Kamdar

    Mira Kamdar est membre du conseil de rédaction de l’International New York Times où elle écrit sur des sujets internationaux. Experte sur l’Inde, elle est l’auteure de Planet India : l’ascension turbulente d’un géant démocratique (Actes Sud 2008) et de Motiba’s Tattoos (Public Affairs / Penguin). Son livre sur l’Inde au 21e siècle sera publié par la Oxford University Press en 2014. En 2013, elle a contribué des chapitres aux collections d’essais The Living Gandhi (Penguin India), L’Inde des Lumières (EHESS Paris), et L’Inde et ses avatars (UM). Elle a aussi contribué un essai sur la visite de Gandhi en Europe en 1931 à L’Histoire magazine (Nov 2013). Mira Kamdar rédige le Mot de l’Inde au Courrier International. Elle est Contributing Editor au Caravan : A Journal of Politics and Culture publié à New Delhi. Directrice de recherche au World Policy Institute, elle vit à Paris où elle enseigne à Sciences Po. www.mirakamdar.com
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